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Agence d'Urbanisme de la Région Nantaise

L’Agence d’urbanisme de la région nantaise (AURAN) produit des analyses, décrypte les tendances et actualise des données pour les collectivités. C’est un outil partenarial d’aide à la décision pour les élus et une ressource pour la compréhension et la mémoire des territoires.

La nuit, cet obscur objet d’étude …

Ecrire sur la nuit n’est pas chose aisée pour qui travaille la statistique. Alors qu’on compte pléthore d’études et de données chiffrées sur nos activités de journée (les emplois que l’on occupe, les études que l’on fait, ce que l’on mange, nos tendances électorales, nos temps de déplacement, nos pratiques sportives, l’organisation conjugale des tâches domestiques …), on connaît beaucoup moins de choses sur la vie des français une fois le soleil couché. La nuit serait-elle un objet d’étude boudé par les statisticiens ? Ou peut être considère-t-on que ce que nous faisons la nuit ne regarde que nous, qu’il s’agit là de notre vie privée, en opposition à nos activités diurnes et visibles qui sont les bases de notre vie sociale ? Ou peut être se dit-on que ce qui se passe la nuit n’est pas très intéressant ? Après tout, la plupart d’entre-nous dorment la plus grande partie de la nuit. Alors, pourquoi en parler ?
Certes … mais quand on ne dort pas, que fait-on ?

 

La nuit c’est quand ?

Pour traiter la question de la vie nocturne dans une ville, la première étape est de définir de quoi, ou plutôt de « quand » on parle. Si on considère la nuit comme la période entre le coucher et le lever du soleil, alors nous parlons ici d’un laps de temps fluctuant du simple au double au cours de l’année, de presque 16 heures en hiver à 8 heures en été. Cette définition en fait un objet d’étude ardu à approcher sur le plan statistique.
Dans le langage courant, la notion de nuit la plus communément acceptée correspond à la période où nous sommes endormis (ainsi, il serait peu opportun de souhaiter une « bonne nuit » à un travailleur de nuit qui commence sa « journée »). Tout aussi floue que la première définition, cette approche est variable d’un individu à l’autre et partielle car négligeant tous ceux qui, par choix ou par contrainte, sont bien réveillés. Sur le plan légal, la nuit n’a pas de définition non plus, même si à partir de 22h, on peux appeler  « tapage nocturne » le bruit qui était jusque-là toléré. Le droit du travail donne, de son côté, une définition plus précise : la période légale du travail de nuit est fixée entre 21 heures et 6 heures. Pour l’Insee et son enquête « Emploi du temps », la nuit correspond à la plage de temps comprise entre 22 heures et 8 heures. Difficile donc sur cet objet « mouvant » de mesurer les activités humaines. Pour gagner en clarté, nous prendrons, dans les propos suivant, les mêmes repères temporels que l’Insee, de 22h à 8h.

 

Le grignotage du temps de sommeil

D’après l’enquête « Emploi du temps 2009-2010 » de l’Insee, les Français (de 15 ans ou plus) passent en moyenne, sur les 10 heures qui composent la nuit, 7h47 à dormir (ou à essayer de dormir, les insomnies étant comprises dans le temps de sommeil !). Derrière cette moyenne, on note des écarts significatifs de durée de sommeil nocturne selon les individus : ainsi, 10% des français dorment moins de 6 heures par nuit, et 10% plus de 9h30.
Depuis 25 ans, ce temps de sommeil a diminué de 18 minutes. Si cette réduction du temps de sommeil a touché toutes les catégories de population, elle est plus importante chez les plus jeunes. En effet, les 15-18 ans, qu’ils soient filles ou garçons dorment en moyenne 50 minutes de moins qu’en 1986. Ceci est à mettre en relation avec l’évolution des modes de vie des adolescents, bouleversés par le développement et la diffusion des ordinateurs et téléphones portables.

 

D’une manière générale, pour l’ensemble des français, le temps « gagné » sur le sommeil profite aux divertissements et au temps passé devant un écran. En effet en moyenne, sur les 25 minutes supplémentaires de loisirs nocturnes (entre 22h et 8h), 21 sont passées devant la télévision. L’ordinateur grignote lui aussi un peu le sommeil des Français : inexistant en 1986, le temps passé devant l’ordinateur et sur Internet s’allonge, notamment pour les 15-18 ans qui y consacrent désormais le même temps qu’à la télévision, soit une demi-heure par nuit. Ces nouveaux passe-temps nocturnes se développent au détriment de la lecture, dont le temps de pratique moyen est passé de 7 minutes en 1986 à 5 aujourd’hui.

Les moyennes statistiques ne doivent pas occulter les différents visages de nos nuits … Certes, on observe que les Français passent 87% de leurs nuits, à leur domicile, de la même manière, à savoir : à se distraire en famille, souvent en regardant la télévision jusqu’à 22h30 – 23h30, laps de temps pendant lequel la moitié des gens vont se coucher… puis se relèvent, 8 heures et 24 minutes plus tard. Ces moyennes varient quelque peu selon le profil des personnes. Par exemple, les actifs, la semaine, se couchent plus tard et se lèvent plus tôt que la moyenne.
13% de nos nuits sont donc des nuits « exceptionnelles »… Ces nuits sont des nuits où l’on dort peu (6 heures en moyenne). C’est le divertissement qui vient prendre la place du sommeil dans ces nuits particulières, bien souvent de fins de semaine où les contraintes du lendemain sont moins fortes. Ces nuits-là, 40% des gens sont encore debout à 1 heure du matin. Les plus jeunes sont souvent à l’extérieur de chez eux, les plus anciens sont, eux, à domicile à regarder la télévision et, plus encore qu’en semaine, passent du temps sur leur ordinateur.
Parmi ces nuits exceptionnelles, 3% sont des nuits « blanches » au cours desquelles nous ne dormons pas (un tiers des personnes sont encore debout à 7 heure du matin), soit parce que l’on à la chance de pouvoir se divertir toute la nuit et se reposer le lendemain, soit parce que, comme quelques millions de Français, on travaille la nuit.

 

Le travail de nuit en forte progression

Si, la nuit, la très grande majorité des français dorment, ou profitent de ce temps libre pour se distraire en famille, regarder des émissions tardives ou surfer sur internet, n’oublions pas qu’un certain nombre d’entre eux travaille. En 2009, ce sont 3,5 millions de personnes qui travaillent habituellement ou occasionnellement de nuit, soit 15,2% des salariés français. Le travail de nuit est en forte progression depuis 20 ans. En nombre, c’est un million de travailleurs de nuit de plus qu’en 1991. En part, leur proportion a plus que doublé depuis 2 décennies. Cette augmentation du travail de nuit concerne surtout les femmes. En effet, bien que celles-ci ne représentent que 29% des travailleurs de nuits, le nombre de femmes travaillant la nuit a doublé depuis 20 ans. Ceci est notamment à mettre en lien avec le changement de réglementation en 2001 qui autorise les femmes à travailler la nuit dans l’industrie.
Parmi les métiers regroupant les plus gros effectifs de salariés qui travaillent la nuit figurent en tête les conducteurs de véhicules, les salariés de l’armée et de la police, les pompiers et les infirmiers/sages-femmes.

 

 

Les travailleurs de nuit décrivent des quotidiens plus difficiles que leurs homologues de la journée. Ainsi selon l’Enquête Emploi 2009 de l’Insee, et comparativement à leurs collègues de jour, les travailleurs de nuit seraient soumis à des pénibilités physiques et de contraintes de vigilance plus importantes les exposant plus souvent aux risques d’être blessés ou accidentés. Ils subiraient une pression temporelle plus forte et ressentiraient plus que les autres le sentiment qu’une erreur de leur part pourrait avoir de graves conséquences. Par ailleurs, les travailleurs de nuit sont plus nombreux à évoquer des tensions avec leurs collègues ou le public. Ces conditions de travail plus difficiles engendrent fréquemment chez ces salariés un sentiment d’usure professionnelle : ainsi, 49% des salariés de nuit pensent qu’ils ne « tiendront » pas jusqu’à 60 ans (contre 38% chez les salariés de jour).
Néanmoins, en dépit de ces conditions de travail difficiles, il convient de préciser que les salariés ne sont pas nécessairement hostiles au travail de nuit, l’intérêt financier étant notable pour le salarié : en 2009, l’Enquête Emploi de l’Insee estime qu’un salarié de nuit gagne 7,9% de plus qu’un salarié de jour au même poste (à caractéristiques sociodémographiques et d’emploi comparables).
Toutefois, la médecine s’interroge sur le travail de nuit et sur ces conséquences, encore obscures, à long terme sur la santé des salariés. D’après l’enquête Santé et Itinéraires professionnels du Ministère de la Santé, il est estimé, qu’à caractéristiques sociodémographiques équivalentes, les salariés ayant travaillé de nuit au moins 15 ans dans leur vie connaissent aujourd’hui une probabilité d’être limités dans leurs activités quotidiennes de presque 50%. Troubles du sommeil, digestifs, cardio-vasculaires, … le travail de nuit aurait bon nombre d’impacts négatifs sur la santé des salariés. Au regard de ces éléments, le recours au travail de nuit interroge. Dans certains secteurs, il demeure indispensable (police, pompier, médecine, …) mais des marges d’amélioration des conditions de travail (pénibilité, stress, accident, troubles médicaux …) sont sans aucun doute à trouver. Dans d’autres secteurs, le travail de nuit est davantage une opportunité choisie par les entreprises pour produire plus (industrie) ou proposer une offre sur une plus grande plage horaire (commerce).
Dans un contexte d’accélération du quotidien, d’une aspiration sociétale qui tendrait au développement des villes 24h sur 24h, le travail de nuit pourrait à terme se banaliser et la frontière sociale, professionnelle, juridique, … entre jour et nuit s’estomper complètement. Mais cela représente un « coût » biologique et social non négligeable pour les salariés concernés qui inversent le jour et la nuit en échange d’une compensation financière. Il apparaît donc indispensable de renforcer l’observation, l’accompagnement et l’encadrement du travail de nuit afin que le tribut consenti par ces salariés qui dorment le jour ne soient pas trop lourd.

 

97% des nantais sont chez eux

Sur l’agglomération nantaise, il n’y a, sur ce point, pas de comportement atypique à relever : la nuit, on y dort aussi… ou du moins, on est, en grande majorité, chez soi entre 20h et 8h du matin, probablement, comme pour la moyenne des Français, à se divertir en soirée devant la télévision ou l’ordinateur et à dormir le reste de la nuit. C’est ce que nous apprend l’étude menée en 2013 par l’Auran en partenariat avec l’Insee intitulée « Nantes Métropole, 50 000 personnes supplémentaires entre 8 heures et midi ». Cette étude inédite s’appuie sur l’Enquête Emploi du temps de l’Insee, qui permet d’estimer les comportements des habitants de l’agglomération et des territoires autour aux différents créneaux horaires de la journée. Elle croise ses résultats avec les données géolocalisées des entreprises, lieux de commerces, d’études, … et propose donc une ventilation spatiale de la population présente sur Nantes Métropole aux différentes heures de la journée (en moyenne, en semaine sur l’ensemble de l’année).
Ainsi, elle nous apprend, qu’au cœur de la nuit (entre 1h et 4h) 580 000 personnes sont présentes sur l’agglomération nantaise. A cette heure-ci, 97% de ces personnes sont à leur domicile. Au même moment, 1% de cette population, soit plus de 5 000 personnes, est sur son lieu de travail et 2%, soit près de 9 000 personnes, en train de se divertir à l’extérieur (restaurants, bars, discothèques, chez des amis ….). La population, en grande majorité, se trouve alors dans les espaces résidentiels et dans les centre-bourgs des 24 communes.

 

Mais pour les 5 000 personnes qui travaillent (mais aussi pour les 9 000 qui se divertissent), la question de l’accessibilité en transport en commun des lieux d’emplois (et de fête) se pose. En effet, sans une offre nocturne adaptée, les travailleurs de nuit sont dans l’obligation, à partir d’une certaine distance de leur lieu d’emploi, de se déplacer en voiture, ce qui peut représenter une charge financière importante pour des travailleurs précaires. Sur l’agglomération nantaise, le réseau de transports en commun circule de 5h du matin à 0h30 en semaine (et 2h30 le samedi), avec une fréquence de passage régulière d’1/2 heure en soirée. Il est aussi possible d’opter pour le vélo, notamment dans le cœur de l’agglomération, où les bicloos sont disponibles toute la nuit.

 

A 8h du matin, la population qui dormait se réveille et part, pour un certain nombre, sur son lieu de travail ou d’étude. C’est alors une autre géographie qui se dessine : la population présente sur Nantes Métropole atteint 630 000 personnes et se concentre au cœur de l’agglomération et dans les pôles d’activité. La carte ci-contre nous dessine ces écarts entre le jour et la nuit de la ventilation de la population présente. Elle suggère un phénomène de vases communicants entre les lieux d’emplois et les espaces plus résidentiels et donc un nombre de flux de déplacements très importants.
Le soir, les navettes pendulaires prennent le chemin inverse jusqu’à ce que les 580 000 habitants qui ne travaillent pas de nuit aient tous regagné leur domicile.

Au regard de l’ensemble de ces éléments, on pourrait se demander si l’expression « le jour et la nuit » est toujours opportune pour désigner un écart important entre deux situations opposées, tant la frontière entre ces deux périodes tend à pâlir. En effet, avec l’augmentation du travail de nuit, le temps d’activités nocturnes qui empiète sur celui du sommeil et cette inclinaison sociétale à abolir les temps de pause, on peut se demander si la journée n’aurait pas tendance à se poursuivre un peu une fois le soleil couché. La nuit, et tous ceux qui la vivent éveillés, méritent donc sans doute de devenir un objet d’étude à part entière, afin d’en améliorer notre connaissance et de renforcer l’attention publique qui doit y être portée.

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